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Logique structurelle et parti architectural

Bonjour,

Dans la leçon précédente, nous avons vu comment les règles d'urbanisme du PLU définissent une enveloppe maximale, le "gabarit", qui contraint la forme extérieure du projet. Vous avez appris à esquisser ce volume réglementaire, une étape fondamentale qui délimite le "terrain de jeu" de l'architecte.

Aujourd'hui, nous passons des contraintes externes à la logique interne du bâtiment. Une fois le volume autorisé défini, comment lui donner vie ? Comment le faire tenir debout ? Cette leçon explore une réponse puissante à ces questions : utiliser la structure elle-même comme idée génératrice du projet. L'objectif est d'expliquer comment la logique structurelle (portée, appuis, contreventement) peut générer un parti architectural.

Pour vous qui avez une bonne connaissance des principes de résistance des matériaux, cette leçon vous montrera comment les éléments que vous connaissez d'un point de vue technique — poutres, poteaux, charges — deviennent des outils de création entre les mains d'un architecte, capables de définir l'espace, l'esthétique et l'expérience même d'un bâtiment.

1. La grammaire de la structure : Les quatre fonctions fondamentales

Tout bâtiment, pour rester debout, doit accomplir quatre fonctions mécaniques essentielles. Comprendre ces fonctions est la première étape pour pouvoir ensuite jouer avec elles et leur donner un sens architectural.

Pour vous introduire à ces concepts, je vous propose de visionner une courte vidéo très claire produite par l'ENSAM (École Nationale Supérieure d'Arts et Métiers).

S2C1-FONCTIONS STRUCTURELLES

Cette vidéo, intitulée 'FONCTIONS STRUCTURELLES', décompose la tâche de la structure en quatre actions claires et distinctes. Elle vous donnera le vocabulaire de base pour analyser la logique constructive de n'importe quel édifice.

Regardez la vidéo du début jusqu'à 06:19. Concentrez-vous sur la définition et les exemples pour chacune des quatre fonctions : franchir, porter, contreventer et fonder. Nous n'aborderons pas la fonction 'fonder' en détail aujourd'hui, car elle est principalement souterraine, mais il est bon de savoir qu'elle existe.

Comme vous l'avez vu, ces fonctions sont :

  • Franchir (Span) : C'est l'action de couvrir un vide et de transporter les charges (poids du toit, de la neige, des usagers...) horizontalement vers des points d'appui. C'est ce qui crée l'espace utilisable, l'abri. Les éléments qui franchissent sont les poutres, les dalles, les fermes, les arcs...
  • Porter (Support) : C'est l'action de reprendre les charges des éléments de franchissement et de les descendre verticalement vers le sol. Ce sont les poteaux, les colonnes, les murs porteurs...
  • Contreventer (Brace) : C'est l'action de stabiliser la structure contre les forces horizontales (vent, séismes) pour l'empêcher de basculer ou de se déformer. Le contreventement est souvent assuré par des murs de refend (murs porteurs intérieurs), des croix de Saint-André, ou des "noyaux" rigides (souvent autour des cages d'escalier et d'ascenseur).
Metallic Hangar Structure with Bracing Labels
Ce type de schéma vous est probablement familier. Il montre clairement les éléments d'une charpente métallique. On y voit des poteaux (porter), des pannes et traverses (franchir), et des croix de contreventement longitudinal et transversal (contreventer). Dans un bâtiment industriel comme celui-ci, la logique est purement fonctionnelle. Nous allons maintenant voir comment les architectes peuvent rendre cette logique expressive.

Le passage de la technique à l'architecture se produit lorsque l'architecte ne se contente pas de résoudre ces fonctions, mais choisit de les exprimer et d'en faire le thème principal de son projet.

2. De la logique à l'expression : Le "Parti Architectural" structural

Un parti architectural est l'idée forte, le concept central qui guide la conception d'un projet. Lorsque ce parti est basé sur la structure, on peut dire que la structure génère l'architecture. L'agencement des portées, des appuis et du contreventement n'est plus une simple nécessité technique, mais devient la source de l'organisation spatiale, de l'esthétique et de l'identité du bâtiment.

Pour illustrer cela, nous allons analyser le travail de deux architectes majeurs aux approches très différentes : Louis Kahn et Renzo Piano.

Cas d'étude 1 : Louis Kahn et la poésie de la masse

Louis Kahn est un maître dans l'art de donner un sens presque spirituel à la structure. Pour lui, la structure n'est pas un squelette à habiller, elle est l'architecture. Il a inversé le célèbre adage moderniste "La forme suit la fonction" pour proposer que la forme (et la structure qui la crée) définit des espaces, qui peuvent ensuite accueillir des fonctions.

Un de ses concepts clés est la distinction entre espaces "servants" et espaces "servis".

  • Espaces servis : Les espaces nobles, principaux (un salon, une salle de lecture, un bureau).
  • Espaces servants : Les espaces techniques et de circulation qui permettent aux espaces servis de fonctionner (escaliers, gaines techniques, sanitaires, rangements).

Chez Kahn, cette hiérarchie fonctionnelle devient une hiérarchie structurelle.

[PDF] Louis I. Kahn - École d'architecture | Université Laval

Pour comprendre la pensée de Kahn, je vous propose de lire des extraits d'une analyse très complète de l'un de ses chefs-d'œuvre, la bibliothèque de l'académie Phillips Exeter. Ce document, rédigé par des étudiants en architecture de l'Université Laval, décortique magnifiquement comment les idées de Kahn se matérialisent dans la construction.

Lisez attentivement les sections suivantes : Page 2, paragraphe 'Construction, forme et fonction': Notez comment Kahn renverse l'adage 'Form follows function'. Pages 7-9, section D 'ATTRIBUTS CONSTRUCTIFS ET DÉTAILS DU PROJET': C'est la partie la plus importante. Analysez comment la bibliothèque est composée de deux systèmes structurels distincts : un 'beigne' central en béton armé (massif, porteur, protégeant les livres) et une structure périphérique en brique (qui accueille les lecteurs). Observez les schémas, la façon dont les charges sont visibles et comment les matériaux sont dissociés. Pages 10-11, section E 'RAPPORTS ENTRE LES INTENTIONS CONCEPTUELLES ET LES ATTRIBUTS CONSTRUCTIFS': Cette section fait la synthèse et explique comment la recherche de monumentalité, la gestion de la lumière et l'honnêteté des matériaux se traduisent directement par des choix structurels.

À la bibliothèque d'Exeter, le parti architectural est limpide et dicté par la structure :

  • Le concept : "Amener le livre à la lumière". Les livres doivent être protégés de la lumière directe, tandis que le lecteur a besoin de lumière pour lire.
  • La traduction structurelle :
    1. Au centre, un atrium monumental et une structure massive en béton armé (le "servant"). Cette structure carrée, percée de cercles immenses, abrite les rayonnages de livres. Le béton, lourd et opaque, protège son "trésor". La portée des planchers et l'organisation des poteaux sont dictées par la dimension des rayonnages.
    2. En périphérie, une enveloppe en brique et en bois (le "servi"). Cette structure plus légère abrite les espaces de lecture individuels. Elle est largement ouverte sur l'extérieur pour laisser entrer la lumière.

Ici, la structure n'est pas cachée. Au contraire, elle est magnifiée. Les gigantesques poutres en X de l'atrium, les murs de béton brut où l'on voit les traces du coffrage, les arcs en brique... tout raconte comment le bâtiment est construit. La logique structurelle (franchir, porter) génère une organisation spatiale (livres au centre, lecteurs en périphérie) et une expression architecturale (la monumentalité du béton, la chaleur de la brique).

Cas d'étude 2 : Renzo Piano et l'élégance de la légèreté

À l'opposé de la massivité de Kahn, Renzo Piano utilise la structure pour exprimer la légèreté, la fluidité et le mouvement. Son approche, souvent qualifiée de "high-tech", met en scène la performance et l'élégance de la technique. L'aéroport du Kansai au Japon en est un exemple spectaculaire.

[PDF] Renzo Piano - École d'architecture | Université Laval

L'analyse du terminal de l'aéroport du Kansai, également par des étudiants de l'Université Laval, montre une tout autre approche. Ici, la structure ne crée pas des 'pièces' mais un flux continu, un paysage artificiel.

Parcourez les sections suivantes : Pages 5-6, section C 'INTENTIONS CONCEPTUELLES': Lisez comment l'idée de guider le flux des passagers, la clarté de l'orientation et l'inspiration des formes naturelles (vagues, nuages) ont été les points de départ du projet. Pages 7-8, section D 'ATTRIBUTS CONSTRUCTIFS': Observez la description de la structure : les immenses poutres-treillis asymétriques pour le hall principal et la 'coque réticulée' pour l'aile d'embarquement. Remarquez le vocabulaire : 'légère', 'membrures simples'. Page 10, section E 'RAPPORTS ENTRE...': Lisez le premier paragraphe qui explique comment 'le flux de déplacement des passagers [...] a créé les volumétries primaires' et comment la structure guide ces flux.

À l'aéroport du Kansai, le parti architectural est celui d'un paysage fluide et intelligible :

  • Le concept : Dans un lieu immense et potentiellement anxiogène, la forme du bâtiment doit guider le passager de manière intuitive, comme une vague le porterait vers son avion. Le bâtiment doit être un organisme en mouvement constant.
  • La traduction structurelle :
    1. La forme générale du toit, longue de 1,7 km, est une immense vague asymétrique. Cette forme n'est pas gratuite : elle est générée par le tracé d'une courbe mathématique (une toroïde) qui permet d'optimiser la structure et de créer un mouvement d'air naturel.
    2. La structure qui soutient ce toit est un ensemble de fermes en treillis (des poutres composées de petits éléments triangulés). Cette technique permet de franchir d'énormes portées (83 mètres !) avec un minimum de matière, créant un espace intérieur immense, quasi-dégagé de poteaux.
    3. L'expression de cette structure est celle de la légèreté et de la transparence. Tout est visible : les membrures, les tirants, les articulations. La répétition de ces éléments crée un rythme qui guide le voyageur. La logique structurelle (franchir une très grande portée avec légèreté pour assurer la fluidité) génère l'expérience spatiale (un espace ouvert et directionnel) et l'expression architecturale (une vague dynamique et high-tech).

3. De la théorie à l'esquisse : L'impact d'un choix structurel

Imaginons que vous deviez concevoir un petit immeuble de bureaux dans l'enveloppe que nous avions esquissée lors de la leçon précédente. Votre premier choix de conception pourrait être le système structurel, car il aura un impact radical sur l'architecture.

Modern Architectural Design with Cantilevered Structure
Cette image illustre bien l'intention architecturale permise par une structure poteaux-poutres. Le grand porte-à-faux (la partie de l'étage qui avance dans le vide) et les larges façades vitrées sont des gestes architecturaux rendus possibles uniquement parce que la structure est ponctuelle (poteaux) et non linéaire (murs).

Considérez deux options fondamentales :

  1. Option A : Structure poteaux-poutres en béton ou en acier.

    • Logique structurelle : Une trame régulière de poteaux reprend les charges des poutres et des dalles. Les murs de façade ne portent rien, ce sont de simples "rideaux".
    • Conséquences architecturales ("Parti") : C'est le principe du "plan libre". Vous avez une grande liberté pour organiser les cloisons intérieures. La façade peut être entièrement vitrée, légère, transparente. Vous pouvez créer des porte-à-faux audacieux. Le rythme des poteaux peut devenir un élément de composition visible à l'intérieur ou à l'extérieur.
  2. Option B : Structure en murs porteurs en maçonnerie ou en béton.

    • Logique structurelle : Des murs continus portent les planchers. Les ouvertures (fenêtres, portes) sont des "percements" dans la masse, qui doivent être surmontés de linteaux pour reprendre les charges.
    • Conséquences architecturales ("Parti") : C'est le principe de la "masse". L'organisation du plan est plus contrainte par la position des murs. L'expression de la façade est celle de la solidité, de l'épaisseur. Le jeu architectural se concentre sur le rythme, la taille et la proportion des ouvertures dans le mur. L'ambiance intérieure est plus intime, plus "creusée".

Ces deux choix, techniquement valables, produisent deux architectures radicalement différentes. Le choix n'est pas seulement technique, il est architectural.

Conclusion

Aujourd'hui, nous avons fait un pas décisif pour passer de la représentation technique à la conception architecturale.

Les points clés à retenir :

  • La structure n'est pas qu'une contrainte à résoudre, c'est l'un des plus puissants outils de conception à la disposition de l'architecte.
  • Les fonctions de base — franchir, porter, contreventer — sont les notes d'une grammaire que l'architecte peut utiliser pour écrire une phrase architecturale.
  • Le parti architectural peut naître du choix d'exprimer cette logique structurelle, que ce soit pour traduire la masse et la permanence (Kahn) ou la légèreté et le mouvement (Piano).
  • Un choix structurel initial (ex: poteaux-poutres vs. murs porteurs) a des conséquences directes et profondes sur l'organisation des espaces, la nature des façades et l'expression globale du bâtiment.

Dans la prochaine leçon, nous prolongerons cette réflexion en nous intéressant à la peau même de la structure. Nous avons vu que Kahn utilisait le béton brut et la brique pour leur caractère. La prochaine leçon sera consacrée à analyser plus en détail l'impact de la matérialité (texture, couleur, vieillissement) sur l'expression architecturale d'un projet.

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